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Entretien avec Jacques Delors - 06/10/2008
Nous sommes fiers d’avoir pu nous entretenir avec Jacques Delors. Cet homme mondialement connu, reconnu et honoré dans tous les pays européens, acteur de l’évolution de la CFDT en 1964, reste un adhérent de la CFDT, à présent comme retraité. Un entretien exceptionnel avec un homme exceptionnel.
Nous avons découpé cet entretien en huit parties.

Jacques Delors. J’ai travaillé après mon baccalauréat, ce qui était déjà une chance pour ma génération. J’adhère à la CFTC après mon embauche à la Banque de France, suite à un concours. Pendant 5 ans, de 1945 à 1950, j’entreprends des études supérieures tout en travaillant. En même temps, je joue au basket-ball à la une vie de militant Jeanne d’Arc de Ménilmontant et je dirige un cinéclub.
Après mes études je commence à militer. Je suis rapidement en rapport avec « Reconstruction ». Avec Paul Vignaux, Albert Detraz et d’autres camarades remarquables, même pendant les vacances, nous nous retrouvions. Ils ont fait mon éducation.
Je travaille pour la CFTC avec René Bonety et Théo Braun. La CFTC me nomme membre d’une section au Conseil économique et social.
En 1962, je suis appelé au Commissariat général au Plan. Je rédige le rapport du comité des sages sur la grève des mineurs en 1963. Mon épouse se rappelle des dîners à la maison pendant cette grève, et pas seulement avec la CFTC. Au Commissariat général au Plan, on a beaucoup de contacts avec les syndicats. En 1969, après avoir consulté Eugène Descamps (secrétaire général de la CFDT), j’accepte l’offre du nouveau Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas, d’entrer à son cabinet. Après Mai 68, j’ai pensé qu’il y avait beaucoup à faire. Eugène Descamps a dû s’expliquer auprès de certains camarades !
Des décisions ont été prises mais beaucoup seront vite oubliées, sauf la loi sur la formation permanente que j’ai réussi à faire passer. Innovation pour l’époque : un accord interprofessionnel en 1970 avait précédé et inspiré la loi de 1971. Nommé ensuite secrétaire général à la formation permanente, je démissionne en 1973 pour désaccord avec le gouvernement. Je choisis alors d’enseigner à l’université.
J’ai répondu aux sollicitations du mouvement syndical. Puis, comme d’autres, je me suis dit « le syndicalisme c’est bien, mais tu dois aussi agir par la voie politique ». Je m’engage donc en politique. Pourtant, les partis politiques ne sont pas attrayants, je préfère le syndicat…

Jacques Delors. Historiquement, des catholiques ont fait pencher la société vers la gauche. Les militants dans leurs mouvements de jeunesse s’engagent, comme à la Joc (Jeunesse ouvrière chrétienne), à laquelle j’ai appartenu à 14 ans, ou d’adultes comme l’ACO (Action catholique ouvrière).
Tous ces militants font la distinction entre la foi et la politique. Au mouvement La Vie Nouvelle, courant personnaliste, nous distinguions bien ces deux dimensions. Cela a permis à beaucoup de militants chrétiens de travailler aux côtés de militants non croyants.
A un moment donné, il nous a semblé qu’il fallait entrer en politique. En 1971, au congrès d’Épinay du parti socialiste, les militants du club Citoyens 60 que j’avais fondé étaient là. Ensuite, il y a eu les Assises du socialisme en 1974. Le rôle essentiel est joué par Michel Rocard, c’est lui le leader.
Après avoir été à la Jeune République et au PSU - un mois - j’adhère au PS. La gauche du parti me convoque devant un « tribunal » dans ma section du 12e arrondissement de Paris. Ils m’ont accepté mais avec diffi culté. Ils s’en souviennent toujours… et moi aussi.
Cette vague importante a renforcé la gauche ; regardez l’évolution de la sociologie électorale de l’Est et de l’Ouest de la France !
Jacques Delors. Certains ont été nourris au lait du personnalisme : « la personne se définit par elle-même et par ses relations avec les autres ». Ce courant communautariste a été très important puisque Mounier l’a lancé avant guerre, mais aujourd’hui il est moins visible depuis la mort, notamment, de Paul Ricoeur. Il demeure vivace en Italie, en Belgique et en Amérique du sud, notamment.
Dans le dernier numéro de la revue Esprit sur Mai 68, les rédacteurs signent - me semble-t-il - soit la fi n du personnalisme, soit leur séparation du personnalisme. Le personnalisme était très répandu à la CFTC.
Ce courant a beaucoup travaillé, réfléchi, proposé, suggéré. La revue Esprit a été très agitée pendant cette période là par le pacifisme et par le débat réforme/révolution.
Puis il y a eu Soljenitsyne, et la liberté est devenue l’élément essentiel avec le combat contre le totalitarisme.