Le bénéficiaire n’est pas le seul concerné, les familles trinquent aussi
Le mot "choquant" n’est pas assez fort, je dirais que ce projet est révoltant d’iniquité et de mépris car, dans notre cas par exemple, c’est carrément une famille de quatre personnes qui est touchée et menacée d’être jetée à la rue...
Bien souvent, de nos jours, à cinquante et quelques années, nous ne sommes pas libérés des charges familiales... Les enfants sont encore sur nos épaules ! ô combien !
Permettez-moi de vous raconter, un peu longuement, je vous en demande à l’avance pardon, notre histoire...
Mon époux, en 2002, a fait les frais de la politique volontairement tueuse d’entreprise d’un patron goujat, M. Z. Pas un petit patron qui trime, non, mais bel et bien un milliardaire qui a délibérément "coulé" l’entreprise qu’il avait rachetée quelques années auparavant, a envoyé le travail se faire en Chine, n’a pas fait "assez" de bénéfices (son groupe et ses actionnaires)... mais a tout de même revendu la marque (de renom) après la fermeture de l’usine, pour augmenter encore son (leur) propre patrimoine... Honteux ! Scandaleux ! Inadmissible !
"Allez ! Tout le monde à la rue ! Merci, on se tire avec l’oseille..."
Mon mari, 52 ans alors, se retrouve à l’ANPE, sans vraie qualification car dans sa jeunesse on trouvait facilement du boulot... Je ne passerai pas sur l’impuissance voire parfois l’incompétence des services de l’ANPE car là aussi il y a une lourde responsabilité qu’il convient de souligner. Les employés n’y étant par ailleurs pour pas grand-chose je pense.
En gros, c’est comme ça que ça se passe :
Dialogue :
Employé(e) de l’ANPE :
Quel âge avez-vous ?
Mon mari :
52 ans. (puis, par la suite, 53, 54, 55, etc.)
Employé(e) de l’ANPE (levant les yeux de la feuille sur laquelle il(elle) griffonne quelques mots de routine :
!?!?!?
Suit un petit sourire poli qui se veut gentil mais est tout de même quelque peu moqueur, presque narquois, voire, qui plus est, un peu condescendant...
Là, l’employé(e) fait une drôle de tête, ce qui, en fait, signifie :
« Et c’est à cet âge canonique...
(Euh...pardon Monsieur le Président... je ne disais pas ça pour vous... Vous, à cinquante-et quelques balais, il paraît que vous êtes jeune... Faudrait savoir ce qu’on veut...)
... Et c’est à cet âge canonique que vous venez me casser les pieds pour chercher du travail ? Vous ne voyez pas que j’ai déjà bien du mal à "caser" les jeunes ? Moi-même je ne suis pas sûr(e) d’avoir encore mon emploi dans quelque temps.
Allez ! Restez sagement dans votre coin, ne faites pas de vagues et attendez la suite des événements... Ne vous tracassez pas trop. A l’issue du chômage, vous aurez "peut-être" droit à autre chose... il y a une autre allocation qui existe, je crois, pour les vieux ouvriers dans votre genre qui ont travaillé longtemps.
(Les "peut-être", les "je pense", les "je crois", ça c’est du vrai langage ANPE/ASSEDIC.)
Et puis, vous avez vu votre mine ? Vous êtes cassé "mon vieux", qui voulez-vous qui vous embauche ? Il n’y a pas de boulot dans ce pays, dans cette région encore moins et les rares patrons qui embauchent ne veulent pas des "vieux" (on signale au passage que l’employé(e) en question a tout juste quelques années de moins que le chômeur).
En plus, pour couronner le tout, vous m’annoncez que avez une gamine handicapée mentale qu’on vous ramène à la maison à 17 h 45 et que vous devez être rentré à cette heure-là pour l’accueillir car votre femme, elle, a la "chance" (le mot est fort) de travailler et ne peut tout de même pas, à son âge pré-canonique aussi, quitter son propre emploi qu’elle occupe depuis seize ans, pour s’occuper de la gamine pendant que vous faites des petits CDD de misère entrecoupés de périodes de "chomdu"... En plus, si vous trouviez du travail, qui "garderait" votre gamine pendant les vacances scolaires ? Rien n’est prévu pour la garde des grands enfants handicapés.Comment voulez-vous que je vous aide à trouver du travail avec tout ça, mon pauvre ami ?!
Allez ! Retournez sagement à la maison, faites des courriers. Comment dites-vous ? Ah ? c’est votre femme qui les fait pour vous ? C’est pas votre fort ? ça va l’occuper vot’dame, une femme de chômeur, même si elle travaille, ça ne doit avoir que ça à faire... les courriers.
Passez des coups de fil, payez un abonnement internet pour chercher un boulot qui n’existe pas et revenez me voir dans six mois, on fera le point...
Ah ! au fait, vous pourriez au moins songer à créer votre entreprise, pourquoi pas ? »
(quand elle n’a plus d’autres arguments, l’ANPE vous avance celui-là... Ridicule de bêtise !)
Tout cela, bien sûr, c’est le non-dit mais c’est patent, tout le monde le sait et tout le monde feint de l’ignorer.
Il y a bien quelques maigres entretiens d’embauche où, après vous avoir fait poireauter une heure et reçu dix minutes, on vous fait comprendre que vous êtes "bon pour la casse". Totalement démoralisants ces patrons qui ont pourtant votre âge, voire davantage, et vous disent carrément qu’ils préfèrent embaucher un jeune !
Entreprendre une formation ? Vous voulez rire !
Péniblement, mon mari parvient à "arracher" à l’ASSEDIC une petite formation de cariste qui ne fait que valider ce qu’il sait déjà faire depuis vingt-huit ans sans permis... Cela n’aboutit à rien, on lui préfère toujours les jeunes...
Et maintenant, après près de six ans de mise à l’écart, après l’avoir même autorisé (il n’a d’ailleurs rien demandé) à ne plus chercher d’emploi, on voudrait qu’il en retrouve un comme ça ? En claquant des doigts ? Mais de qui se moque-t-on ?
A moins que l’intention non dite soit simplement de le pousser au suicide ? (ça ferait dégonfler le fameux nombre de chômeurs) Il y pense, il y pense..., moi aussi. Flûte ! C’est impossible ! à cause de notre gamine handicapée qu’il nous faut "garder" à vie, nous n’avons même pas le droit de nous supprimer. Même cela nous est refusé.
Donc, revenons au parcours de mon époux... Après toutes ces inutiles, démoralisantes et épuisantes démarches pour chercher un emploi... Il obtient, à l’issue de bien des tracasseries administratives, la fameuse AER dont on lui avait bien caché l’existence jusque là... Nous ne savons pas vraiment s’il a droit à cette allocation car JE gagne MA vie (et hélas seulement la mienne) en travaillant dur. Les textes que nous recueillons çà et là sur internet sont un peu flous. Nous les retournons dans tous les sens pour les lire entre les lignes, au cas où il y aurait un piège, LE piège... A l’ASSEDIC on ne sait trop guère comment cela fonctionne : "Vous verrez bien" nous y dit-on, encore leur langage très "pro"...
Et puis un jour, victoire ! Enfin il l’obtient cette AER, ouf ! et même, il va pouvoir en bénéficier jusqu’en 2011 (il aura alors soixante ans), re-ouf ! Nous allons pouvoir continuer à payer notre maisonnette (il nous reste alors trois ans de crédit), nous allons pouvoir continuer à assurer le gîte et le couvert à notre fils de 24 ans qui, après BAC plus quatre, BTS et licence de biologie en poche, ne travaille qu’à mi-temps. Nous allons pouvoir faire de même avec la petite qui n’a que dix-sept ans et n’est en mesure ni de gagner sa vie, ni d’effectuer un apprentissage, ni de prétendre encore à l’Allocation d’adulte handicapé et qui n’entrera en esclavage en C. A. T. (il y aurait fort à dire là aussi...), si tout se passe bien, que vers 22 ou 23 ans.
Et, surtout, grâce à l’AER de mon mari, JE vais pouvoir continuer à bosser... S’il ne l’a pas, je serai paradoxalement contrainte d’arrêter de travailler, de démissionner qui plus est...
Car, pour ma part, je travaille à 40 km de chez moi. Pas de bus, pas de train... la voiture et le carburant qui ne cesse d’augmenter cinq, dix, vingt, cent fois plus vite que mon salaire... un salaire maigre, de 1 250 euros par mois (pour ce salaire de misère je ne suis que préparatrice-correctrice, en français, en langues étrangères (4) et aussi parfois rédactrice, traductrice, compositeur typographe, coordinatrice, lien "technico-téléphonique" avec la clientèle, les ateliers et, souvent même, responsable du service quand le chef n’est pas là... J’en passe et des meilleures...).
Avec un salaire tel que celui-là comment pourrais-je tout payer ? La nourriture et l’entretien de quatre personnes et les croquettes du chien, les crédits, l’eau, l’électricité, la maison, la mutuelle (sérieusement malade à cause du travail, j’ai hélas besoin de beaucoup de médicaments pour survivre et continuer à travailler sans jamais m’arrêter...).
Comment payer simplement l’essence pour aller travailler ?...
Continuer à aller trimer pour vivre tout de même dans la misère et crever de faim quand même ? (pour un peu, on se croirait dans "Germinal") Sans aucun espoir d’aide ? A cinquante "balais" ! Comment pourrais-je payer ne serait-ce que les frais inhérents aux 80, voire 100 km que je dois effectuer chaque jour ?
Tous ces kilomètres ça en fait de l’argent jeté par les fenêtres mais c’est bien une dépense incompressible ! Pour aller bosser en plus !
Donc :
FAUTE D’A.E.R. NOUS SERIONS MORTS TOUS LES QUATRE !!!
(plus le chien qu’il nous aurait fallu fourguer à la SPA avant notre mort...).
Heureusement, mon mari a obtenu cette fameuse AER...
... Et nous arrivons tous les cinq ("Médor" aussi) plutôt péniblement mais en vie, à l’horizon 2008...
"Hein !!!
Quoi ?
Ai-je bien entendu ?
Il y a un projet de loi de suppression de l’AER ?"
Et on nous le dit comme ça, tout de go, à deux mois seulement de la date de suppression annoncée ? On va avertir les créanciers. Merci pour le délai !!! (Et encore ce n’est pas le gouvernement qui le dit, il n’a même pas la délicatesse (le courage ?) de l’annoncer lui-même...)
IL NE NOUS RESTE PLUS QU’À MOURIR ALORS !
On flingue la gamine aussi ?
Je savais bien que grâce à l’AER la mort n’était que partie remise mais bon, j’aurais cru pouvoir dormir sur mes deux oreilles pendant quelque temps encore... et au moins finir de payer cette fichue baraque... il nous reste un an à tenir...
Or, il y a tout juste deux ou trois jours voilà que la CFDT lève le voile à la télé (émission de Mme Arlette Chabot je crois). Le ministre a eu tôt fait de répondre trois mots quasi inaudibles et de passer à autre chose...
Au passage, je voudrais dire merci à la CFDT de nous avoir avertis. Nous savons au moins ce que nous risquons car, dans les hautes sphères de l’Etat on s’était bien gardé d’en parler au peuple... comme souvent, comme toujours.
Encore un "diktat" qui va tomber comme un couperet, sans consulter personne. NON !!!
Je fais partie des tout de même 47 % d’électeurs qui n’ont pas voté pour ce gouvernement ! Il a certes la majorité mais cela ne l’autorise pas à prendre les pleins pouvoirs (47 %, malgré ce que l’on voudrait nous faire croire et dont on nous rebat les oreilles à tour de bras, ce n’est tout de même pas une paille !).
NON !!! Je ne veux pas faire les frais de l’inconscience semi-collective ! (mais seulement "semi").
Après avoir été les esclaves de leurs patrons, les "vieux" salariés sont devenus les parias du marché de l’emploi et des services connexes de l’État. Les "vieux" épuisés, vidés, meurtris dans leur chair et dans leur esprit par de longues années de dur labeur n’ont qu’à crever la bouche ouverte, et leur famille avec.
Et pendant ce temps-là dans les hautes sphères :
« Un peu plus tôt ou un peu plus tard, que nous importe le sort des vieux ouvriers tant que nous avons du caviar, des jets privés, des yatchs, des robes de chez Machin, des bijoux de chez Truc, etc.
Continuons à aveugler les gueux avec notre poudre d’or...
Continuons à leur faire miroiter une vie dorée avec les feuilletons et les émissions dont nous les abreuvons, contempler la "misère" des riches cela plaît aux pauvres, ça les rassure, ça les endort de voir qu’il y a plus malheureux qu’eux...
Continuons à leur jeter des cacahuètes telles que la Coupe du Monde de rugby ou le divorce présidentiel, ça les occupe à la machine à café. »
Et moi je dis : « Allons ! Revenons sur terre ! Ouvrons les yeux ! Ouvrons les esprits ! Réveillons les consciences ! »
L’argent épargné en prenant des mesures aussi iniques, aussi inhumaines, va-t-il permettre de boucher les trous creusés par le fameux "bouclier fiscal" ou les non moins fameux "parachutes dorés" ? Va-t-il servir à payer d’autres voyages présidentiels ? Va-t-il servir, encore, à faire baisser fictivement les chiffres ?
Ne pensez pas qu’on en fera des écoles... non, on supprime des postes d’enseignants...
Il est l’heure de se réveiller à nouveau et de se mettre dignement debout, jeunes et vieux ! Luttons ! Car la lutte n’est pas finie.
Car il reste beaucoup à faire et, si nous nous taisons, tout sera à refaire ! (mon père et mon beau-père, qui ont connu de dures luttes ouvrières, doivent se retourner dans leur pauvre tombe).
Levons-nous, ne serait-ce que par respect pour nos aînés, pour sauver ce qu’ils nous ont chèrement acquis et qu’on nous veut petit à petit nous reprendre...
Voilà mon/notre long témoignage. Long comme une douleur sans fin.
J’écris avec mes larmes, j’écris avec mon sang. Pardon pour la longueur de ce texte mais la misère et la douleur ne se résument pas aisément, elles sont comme toutes les factures que nous payons... incompressibles.
Un chaleureux merci pour votre "écoute".
A un de ces jours peut-être, quand nous descendrons dans la rue crier notre désespoir commun.
Ne me laissez pas aller toute seule taper du poing sur les bureaux de l’Etat. S’il en est ainsi, j’irai toute seule en prison entre deux gendarmes mais j’en ferai couler de l’encre avant de crever !
Il subsiste cependant un doute. Encore un ! Quand allons-nous pouvoir dormir tranquilles ? Mon mari pourrait peut-être, si je lis bien, conserver son AER, ça reste à prouver cependant... Nous serions sauvés... Pendant combien de temps ? Nous oui, oui mais, et les autres, tous les autres ? Qu’en sera-t-il de ceux qui auraient pu prétendre à cette allocation pour la première fois dans quelques mois ?
Et si nous nous taisons, la prochaine fois, à qui s’en prendra-t-on ?
Qu’est-ce que j’en ai à faire des autres si moi je suis sauvé ? C’est cela que certains peuvent penser. Et bien non ! Lutter pour les autres c’est la vie, lutter pour les autres c’est l’avenir de nos enfants que nous défendons. L’accroissement de l’individualisme au sein de nos entreprises mène le peuple ouvrier à sa perte et cela les patrons le savent bien. Diviser pour mieux régner.
Alors moi je veux lutter, pour moi bien sûr, mais aussi pour les générations futures.
Chère CFDT, chers syndicats, et à vous aussi, femmes et hommes politiques intègres et respectueux du peuple qui vous a élus,
Je vous autorise à utiliser et réutiliser mon témoignage à toutes fins qui vous paraissent utiles. Lisez-le, publiez-le, criez-le pour moi, pour nous tous, à l’Assemblée Nationale.
Encore merci.
Une "vieille" femme fatiguée.